La BD de Ruffin en plein imaginaire colonial
Avec Picardie Splendor, François Ruffin veut raconter une France fracturée qu’il faudrait rassembler. Pourtant, les scènes décrites dans la BD montrent autre chose. À chaque fois, les victimes de racisme doivent se calmer, les soutiens doivent baisser d’un ton, et les institutions gardent le beau rôle. Le livre parle de réconciliation. Il met surtout en scène une politique du retour au calme.
Le train
La scène du train donne immédiatement la couleur. Une femme noire se retrouve encerclée par des contrôleurs et des policiers pour une erreur minime sur son billet. Un passager maghrébin proteste. Dans le dessin, les deux personnages racisés apparaissent comme tendus, déformés par la colère, presque incontrôlables. En face, les agents restent calmes, propres, maîtrisés. Ce contraste ne doit rien au hasard. Il distribue les rôles : l’autorité incarne la raison, les racisé·es incarnent le désordre.
Quand Ruffin intervient, il ne conteste pas l’abus. Il paie, puis demande au passager de se taire et de respecter la police. Toute la scène va dans le même sens : faire redescendre la tension et remettre le train en marche. La femme noire, elle, disparaît presque du centre de l’action. On retrouve ici un réflexe de paternalisme : l’homme blanc de pouvoir entre dans la scène, parle au nom du bon sens, puis impose le calme comme solution.
Pourquoi Ruffin dit à une personne racisée de respecter la police ? Et bien je vous laisse regarder comment grand prince il a sauvé une femme noire d'une amende de 11€ pour que le train redémarre. pic.twitter.com/E0mWKfxKcG
— colinoomf (@BordelloColine) May 14, 2026
Regardez comment il imagine la scène pic.twitter.com/4CaJO6uHuU
— colinoomf (@BordelloColine) May 14, 2026
Excellente explication de texte par @ContreAttaque_
"Au fond, [pour Ruffin], l'important c'est que les trains puissent arriver à l'heure"https://t.co/qvW30Pfus1— @avecungrandh.bsky.social (@avecungrandH) May 17, 2026
la chasser du train pour une erreur de 1,2 € sur son billet.
Les contrôleurs sont calmes, ils ont les yeux clairs et le regard compatissants. La passagère se met du vernis sur les ongles. Elle a le visage tordu de colère, ses traits sont caricaturés,
3/ pic.twitter.com/DXtO5dY4BV— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
En l’occurrence, dans un cas d’intervention policière abusive et raciste, il veut rabibocher des policiers d’extrême droite & une victime du racisme.
Il ne cherche pas à lutter vs une oppression ni même à sanctionner l’injustice, mais à assoir les opprimés & les oppresseurs
11/— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
Le bar
La séquence des mères voilées à Amiens reprend ce mécanisme. Des femmes musulmanes sont exclues d’une terrasse. Pourtant, la BD ne construit pas un récit sur la discrimination. Elle construit un récit sur le malentendu. Les mères apparaissent comme un groupe peu différencié. Le patron, lui, a droit à sa version, à sa fatigue, à sa sensibilité. Il explique qu’il ne peut pas être raciste parce que sa femme est marocaine. Puis la scène glisse vers la discussion, le rire, l’apaisement.
Le déplacement est net. Les femmes qui ont subi l’exclusion doivent comprendre, rassurer, relativiser. Le racisme devient une maladresse. La violence du geste s’efface derrière la bonne volonté du patron. La BD ne s’arrête pas sur ce que vivent les femmes visées. Elle s’intéresse surtout à la manière de rétablir une entente. Là encore, le conflit disparaît avant même d’avoir été nommé jusqu’au bout.
Une derniére et je crois c'est une des pires de la BD de Ruffin :
On suit les aventures de Fatiha, mére voilée de la Courneuve, qui accompagne des enfants en sortie scolaire à Amiens. On devine qu'il s'est passé quelque chose car elle va voir les flics mais on nous dit pas quoi. https://t.co/CtdxaSloCjpic.twitter.com/060JWAKmV5
— RÆVE 🔻 🧡 🔻 (@jeraeve) May 15, 2026
On la retrouve dans la permanence de Ruffin dans ce qui semble être une rencontre organisée entre elles et un patron de restaurant.
Donc Elles voulaient acheter des gaufres mais celui-ci avait refusé de les servir, raison pour laquelle Fatiha était allé voir les flics au début. pic.twitter.com/pmu8zoqfUS
— RÆVE 🔻 🧡 🔻 (@jeraeve) May 15, 2026
Et on découvre qu'en fait Fatiha avait cru que c'était à cause du voile mais non c'était juste parce qu'il passait une journée trés compliquée et les restrictions Covid l'obligaient à refuser et puis c'était bientôt la fermeture et puis les enfants savaient pas se tenir et puis.. pic.twitter.com/WFkRSE2nFS
— RÆVE 🔻 🧡 🔻 (@jeraeve) May 15, 2026
Bref vous avez compris, y'a pas de raison de voir de l'islamophobie partout, il était juste un patron excédé mais pas méchant.
Fatiha et ses amies sont soulagées, il n'est pas raciste. La preuve ? Sa femme est une marocaine qui parle pas français mais attention lui parle arabe. pic.twitter.com/mdowXjE7CI
— RÆVE 🔻 🧡 🔻 (@jeraeve) May 15, 2026
La cliente
Un détail visuel compte beaucoup dans cette même séquence. La personne qui paraît la plus antipathique n’est pas le patron, mais la cliente blanche qui prend la défense des femmes musulmanes. Elle semble hautaine, crispée, presque excessive. Le patron garde, lui, une allure plus simple, plus bonhomme, presque plus sympathique. Ce choix oriente la lecture.
La scène produit ainsi un renversement discret mais lourd : celle qui proteste contre l’injustice devient la figure dérangeante, tandis que celui qui discrimine redevient fréquentable. Le racisme passe au second plan. L’antiracisme devient suspect. Ce genre de cadrage ne relève pas d’un simple détail graphique. Dans une BD, tout est choisi, et ce choix raconte toujours quelque chose du point de vue adopté.
Ruffin est un raciste complexé qui se donne des airs de porte-voix du peuple, mais transforme des femmes de La Courneuve en figurantes de son récit paternaliste. Derrière la posture sociale, une condescendance sexiste et des réflexes raciaux bien ancrés.
Un Fakir bien facho. https://t.co/DbNVYvP3KN
— Aly D (@AlyDiouara) May 16, 2026
Ruffin c’est un narcissique entouré de yes men https://t.co/Ek89UVj6jq
— VIVA CABRAL 🇬🇼 (@DaniParisina) May 16, 2026
"Stupid neutral" par Kasia Babis, résume à merveille la BD de Ruffin pic.twitter.com/dFXC43gMOR
— Oui non (@Peutetrouinon) May 17, 2026
Le tri
La planche où Ruffin échange avec un contrôleur sur les immigrés confirme cette orientation. Les personnes étrangères y sont classées selon leur origine et leur supposée capacité à “bien se tenir” dans la société. Les Érythréens seraient travailleurs, les Ukrainiennes ne poseraient pas de problème, les Afghans seraient plus conflictuels. Ce n’est pas une description neutre. C’est un tri raciste basé sur des clichés.
Ce passage banalise un regard xénophobe présenté comme une forme de lucidité de terrain. Les individus cessent d’exister comme personnes singulières. Ils deviennent des catégories plus ou moins compatibles avec l’ordre. Et Ruffin, au lieu de casser cette logique, semble l’accompagner. Le regard du contrôleur n’est pas mis en cause avec netteté. Il s’installe dans la scène comme un point de vue recevable.
Ils s’amusent à classer les immigrés en fonction de leur origine :
• les « érythréens qui triment dans le bâtiment »,
• les « femmes ukrainiennes avec qui il n’y a pas de problème »,
• les « afghans qui provoquent des conflits ».« Vous avez l’œil » le félicite Ruffin.
24/ pic.twitter.com/8g6oszQrgP— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
Le contrôleur explique que « 80 % de la fraude, ce sont des étrangers », et que son fils vote RN car « la gauche se cache sur l’immigration ».
Quand Ruffin donne la parole aux cheminots, c’est pour classer les étrangers, pas pour cogner sur la privatisation du rail,
25/ pic.twitter.com/jQWAAzdAeH— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
Mais c’est quoi ça ???? pic.twitter.com/bxiOhoncIb
— Amine Snoussi (@amin_snoussi) May 14, 2026
La planche complète est encore pire. Ruffin rencontre son fan raciste, qui lui demande un selfie puis débite des conneries racistes tout en se disant de gauche. Et que fait Ruffin ? Rien. https://t.co/KGnngQHd3fpic.twitter.com/Xjvhqqt3Fw
— RÆVE 🔻 🧡 🔻 (@jeraeve) May 14, 2026
Les grévistes
Le passage sur les nettoyeuses noires en grève pose un autre problème. Ce sont elles qui luttent. Ce sont elles qui prennent les risques. Pourtant, dans la mise en scène, Ruffin reste le centre du récit. Il parle, il accompagne, il reçoit les remerciements. Les travailleuses apparaissent, mais la lumière revient toujours à lui.
On peut parler ici d’effacement des premières concernées. Leur lutte existe, mais elle n’occupe plus la place principale. Le récit se réorganise autour de celui qui vient voir, soutenir, commenter. Cette manière de se placer au cœur de l’image n’est pas nouvelle chez Ruffin. Dans la BD, elle prend simplement une forme plus visible parce que tout y est écrit et dessiné pour produire cet effet.
les luttes, les conditions de travail dégradées.
Et quand il va voir un mouvement social, celui de nettoyeuses noires en grève, c’est lui le personnage principal. Elles le remercient d’avoir « été là » pendant qu’il leur fait un discours sur la peur.
26/ pic.twitter.com/tBJ8kFzYFi— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
Pourtant, ce sont bien elles, ces travailleuses, qui ont mené la grève.
Dans une autre planche, il se fait dessiner en chevalier, en gladiateur et en boxeur qui court de l’Assemblée Nationale à France Inter.
27/— Séraphine (@SeraphineMoreau) May 18, 2026
Les couleurs de la BD de Ruffin ont été faites par le studio Makma dont l'un des fondateurs est Edmond Tourriol. Voici des tweets et retweets de son compte pour que vous puissiez apprécier sa couleur politique 👽
Dans tout le monde de la BD, il a choisi d'aller vers ce mec mdrrr pic.twitter.com/BQE6mIjvQ9
— Alexandre Jaafari (@coachouicoachv2) May 14, 2026
Après la BD de Ruffin, est-ce qu'on peut avoir une BD de Karim Bouamrane contre Master Poulet svp ? 🙏 pic.twitter.com/3OjkQir5wN
— 🦏 Babar le Rhinocéros🦏 (@Babar_le_Rhino) May 15, 2026
Chaud la BD de Ruffin. pic.twitter.com/xs587NnL0l
— Vincent Flibustier 👽 (@vinceflibustier) May 14, 2026
Le rôle de Ruffin
Pris ensemble, ces épisodes dessinent la même figure : Ruffin en homme qui arrive, comprend, recadre et répare. Il ne choisit pas le camp des dominé·es jusqu’au bout. Il cherche plutôt à remettre du lien entre des groupes que le rapport de domination oppose pourtant clairement. C’est là que la BD dépasse la simple maladresse. Elle propose une vision très précise de la politique.
Cette vision tient moins du conflit que de la médiation. Elle préfère l’apaisement à l’affrontement, la discussion au rapport de force, le retour à la normale à la remise en cause de l’ordre. On peut y voir un sauveur blanc, bien sûr. Mais le plus marquant tient surtout à cette façon de recentrer chaque scène sur un élu blanc qui sait mieux que les autres comment faire redescendre la température.
Ma soeur a décidé de faire de la place dans sa bibliothèque, mais pas pour la bd de Ruffin aux relents racelards et post coloniaux #BD#Ruffin pic.twitter.com/4D12q7hxXD
— Hamel Denis (@Orwell1894) May 18, 2026
Sa caricature est moins caricaturale que l'original… pic.twitter.com/zggr6qazCR
— Carolina Tibou (@CarolinaTibou) May 16, 2026
wow c'est 100 fois plus grave que je pensais la BD de Ruffin https://t.co/t2k89TJyFJ
— Jim (@LArt_politique) May 14, 2026
Donc Gérard pense que les Noirs et les Arabes ont dénoncé le racisme de la BD de Ruffin sur ordre de Mélenchon ?
Faut penser aller se faire foutre avec ton colonialisme de merde Gégé https://t.co/slszlWMZTx— Rachid Wallace 🔻 (@rachidwallace69) May 18, 2026
Réconcilier
Le mot central du livre, c’est la “réconciliation”. Dans les scènes décrites, cela signifie toujours la même chose : calmer les humilié·es, faire taire les soutiens, rassurer les institutions, puis refermer la séquence. À aucun moment la BD ne laisse vraiment la place à une colère politique légitime portée jusqu’au bout. Le train doit repartir. Le bar doit rouvrir. Tout le monde doit retrouver sa place.
Cette manière de raconter les choses a une conséquence nette : elle transforme le racisme, les discriminations et les rapports de domination en simples tensions à gérer. Or une politique de gauche ne consiste pas à refroidir en permanence le conflit social ou racial pour que tout redevienne supportable. Elle consiste à nommer les injustices et à prendre parti. Picardie Splendor choisit une autre voie. Et cette voie demande, une fois de plus, aux dominé·es d’être raisonnables avant d’être entendus.
C’est très compliqué cette BD de ruffin….. bon au moins le texte est enfin centré dans les bulles 🤕 https://t.co/m69tPFI7fP
— tata em (@lesbiemmmm) May 16, 2026
Le propos est calamiteux, mais pardon, j'ai jamais vu du texte aussi MAL inséré dans des bulles de BD ?!!!
Ruffin c'est pas possible, le fond est aussi médiocre que la forme… pic.twitter.com/0uJY2MFIvE— Roza🔻Carbonara φ (@RozaCarbonara) May 16, 2026
Et donc c'est pas une BD qui dénonce Ruffin , mais une BD de Ruffin himself ??? Je suis sur le cul.
— P@P!$$0N wokiste bien pensante✊🏼🇨🇵 🇵🇸 (@Paapissson) May 14, 2026
François Ruffin: Sa nouvelle BD qui dérange #Culturedoree#Ruffin#BDpic.twitter.com/dWZsuX0NQH
— Culture Dorée (@CultureDoree) May 17, 2026
le degré de narcissisme est vertigineux pic.twitter.com/2mnbYIqQVO
— Jim (@LArt_politique) May 15, 2026
#BD#Ruffinpic.twitter.com/ID4zCnzKbF
— Sébastien BOUHOT (@SebastienBouhot) May 15, 2026
Le fond
La BD ne raconte donc pas seulement une campagne ou un style. Elle raconte une manière de voir le pays. Dans cette vision, les institutions conservent leur place, les dominants peuvent toujours être compris, et les minorités doivent surtout éviter de troubler l’ordre. Le livre parle de peuple, de fracture, de lien. Pourtant, son imaginaire reste très vertical.
C’est ce qui rend Picardie Splendor si déroutant politiquement. Le livre ne met pas en avant l’autonomie des premiers concernés. Il valorise surtout celui qui vient remettre de l’ordre entre eux et les institutions. Sous le récit de la réconciliation, on lit alors autre chose : une politique du calme, du cadre, et du retour à la normale.
Commentaires 0
Rédigez votre commentaire