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La BD de Ruffin en plein imaginaire colonial

Par Parlons Large 19/05/2026

Avec Picardie Splendor, François Ruffin veut raconter une France fracturée qu’il faudrait rassembler. Pourtant, les scènes décrites dans la BD montrent autre chose. À chaque fois, les victimes de racisme doivent se calmer, les soutiens doivent baisser d’un ton, et les institutions gardent le beau rôle. Le livre parle de réconciliation. Il met surtout en scène une politique du retour au calme.

 

Le train

 

La scène du train donne immédiatement la couleur. Une femme noire se retrouve encerclée par des contrôleurs et des policiers pour une erreur minime sur son billet. Un passager maghrébin proteste. Dans le dessin, les deux personnages racisés apparaissent comme tendus, déformés par la colère, presque incontrôlables. En face, les agents restent calmes, propres, maîtrisés. Ce contraste ne doit rien au hasard. Il distribue les rôles : l’autorité incarne la raison, les racisé·es incarnent le désordre.

Quand Ruffin intervient, il ne conteste pas l’abus. Il paie, puis demande au passager de se taire et de respecter la police. Toute la scène va dans le même sens : faire redescendre la tension et remettre le train en marche. La femme noire, elle, disparaît presque du centre de l’action. On retrouve ici un réflexe de paternalisme : l’homme blanc de pouvoir entre dans la scène, parle au nom du bon sens, puis impose le calme comme solution.

 

 

 

 

 

 

Le bar

 

La séquence des mères voilées à Amiens reprend ce mécanisme. Des femmes musulmanes sont exclues d’une terrasse. Pourtant, la BD ne construit pas un récit sur la discrimination. Elle construit un récit sur le malentendu. Les mères apparaissent comme un groupe peu différencié. Le patron, lui, a droit à sa version, à sa fatigue, à sa sensibilité. Il explique qu’il ne peut pas être raciste parce que sa femme est marocaine. Puis la scène glisse vers la discussion, le rire, l’apaisement.

Le déplacement est net. Les femmes qui ont subi l’exclusion doivent comprendre, rassurer, relativiser. Le racisme devient une maladresse. La violence du geste s’efface derrière la bonne volonté du patron. La BD ne s’arrête pas sur ce que vivent les femmes visées. Elle s’intéresse surtout à la manière de rétablir une entente. Là encore, le conflit disparaît avant même d’avoir été nommé jusqu’au bout.

 

 

 

 

 

La cliente

 

Un détail visuel compte beaucoup dans cette même séquence. La personne qui paraît la plus antipathique n’est pas le patron, mais la cliente blanche qui prend la défense des femmes musulmanes. Elle semble hautaine, crispée, presque excessive. Le patron garde, lui, une allure plus simple, plus bonhomme, presque plus sympathique. Ce choix oriente la lecture.

La scène produit ainsi un renversement discret mais lourd : celle qui proteste contre l’injustice devient la figure dérangeante, tandis que celui qui discrimine redevient fréquentable. Le racisme passe au second plan. L’antiracisme devient suspect. Ce genre de cadrage ne relève pas d’un simple détail graphique. Dans une BD, tout est choisi, et ce choix raconte toujours quelque chose du point de vue adopté.

 

 

 

 

Le tri

 

La planche où Ruffin échange avec un contrôleur sur les immigrés confirme cette orientation. Les personnes étrangères y sont classées selon leur origine et leur supposée capacité à “bien se tenir” dans la société. Les Érythréens seraient travailleurs, les Ukrainiennes ne poseraient pas de problème, les Afghans seraient plus conflictuels. Ce n’est pas une description neutre. C’est un tri raciste basé sur des clichés.

Ce passage banalise un regard xénophobe présenté comme une forme de lucidité de terrain. Les individus cessent d’exister comme personnes singulières. Ils deviennent des catégories plus ou moins compatibles avec l’ordre. Et Ruffin, au lieu de casser cette logique, semble l’accompagner. Le regard du contrôleur n’est pas mis en cause avec netteté. Il s’installe dans la scène comme un point de vue recevable.

 

 

 

 

Les grévistes

 

Le passage sur les nettoyeuses noires en grève pose un autre problème. Ce sont elles qui luttent. Ce sont elles qui prennent les risques. Pourtant, dans la mise en scène, Ruffin reste le centre du récit. Il parle, il accompagne, il reçoit les remerciements. Les travailleuses apparaissent, mais la lumière revient toujours à lui.

On peut parler ici d’effacement des premières concernées. Leur lutte existe, mais elle n’occupe plus la place principale. Le récit se réorganise autour de celui qui vient voir, soutenir, commenter. Cette manière de se placer au cœur de l’image n’est pas nouvelle chez Ruffin. Dans la BD, elle prend simplement une forme plus visible parce que tout y est écrit et dessiné pour produire cet effet.

 

 

 

 

 

 

Le rôle de Ruffin

 

Pris ensemble, ces épisodes dessinent la même figure : Ruffin en homme qui arrive, comprend, recadre et répare. Il ne choisit pas le camp des dominé·es jusqu’au bout. Il cherche plutôt à remettre du lien entre des groupes que le rapport de domination oppose pourtant clairement. C’est là que la BD dépasse la simple maladresse. Elle propose une vision très précise de la politique.

Cette vision tient moins du conflit que de la médiation. Elle préfère l’apaisement à l’affrontement, la discussion au rapport de force, le retour à la normale à la remise en cause de l’ordre. On peut y voir un sauveur blanc, bien sûr. Mais le plus marquant tient surtout à cette façon de recentrer chaque scène sur un élu blanc qui sait mieux que les autres comment faire redescendre la température.

 

 

 

 

 

Réconcilier

 

Le mot central du livre, c’est la “réconciliation”. Dans les scènes décrites, cela signifie toujours la même chose : calmer les humilié·es, faire taire les soutiens, rassurer les institutions, puis refermer la séquence. À aucun moment la BD ne laisse vraiment la place à une colère politique légitime portée jusqu’au bout. Le train doit repartir. Le bar doit rouvrir. Tout le monde doit retrouver sa place.

Cette manière de raconter les choses a une conséquence nette : elle transforme le racisme, les discriminations et les rapports de domination en simples tensions à gérer. Or une politique de gauche ne consiste pas à refroidir en permanence le conflit social ou racial pour que tout redevienne supportable. Elle consiste à nommer les injustices et à prendre parti. Picardie Splendor choisit une autre voie. Et cette voie demande, une fois de plus, aux dominé·es d’être raisonnables avant d’être entendus.

 

 

 

 

 

 

 

Le fond

 

La BD ne raconte donc pas seulement une campagne ou un style. Elle raconte une manière de voir le pays. Dans cette vision, les institutions conservent leur place, les dominants peuvent toujours être compris, et les minorités doivent surtout éviter de troubler l’ordre. Le livre parle de peuple, de fracture, de lien. Pourtant, son imaginaire reste très vertical.

C’est ce qui rend Picardie Splendor si déroutant politiquement. Le livre ne met pas en avant l’autonomie des premiers concernés. Il valorise surtout celui qui vient remettre de l’ordre entre eux et les institutions. Sous le récit de la réconciliation, on lit alors autre chose : une politique du calme, du cadre, et du retour à la normale.

 

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