La science a réponse à tout, alors pourquoi on ne l’écoute plus ?
De la Terre plate aux vaccins, comment notre cerveau préfère parfois les croyances aux faits.
La science n’a jamais été aussi avancée, ni aussi accessible. Pourtant, une partie croissante de la population la remet en question. Pourquoi ?
Depuis le début du XXIème siècle, les théories du complot connaissent un essor sans précédent, s’immisçant dans les débats publics et brouillant la frontière entre fait et fiction. Des affirmations les plus extravagantes comme l’idée que le Covid-19 aurait été fabriqué en laboratoire par l’armée chinoise aux croyances les plus tenaces telles que la Terre plate, l’inexistence du réchauffement climatique ou encore l’
espionnage supposé des compteurs Linky. Ces récits alternatifs gagnent du terrain, malgré leur absence totale de fondement scientifique. Pourtant, jamais les connaissances n’ont été aussi accessibles : études peer-reviewées, rapports d’experts, données ouvertes… Les preuves s’accumulent, mais elles semblent impuissantes face à la méfiance grandissante envers les institutions et les experts.
Ce phénomène interroge : comment expliquer qu’une partie croissante de la population rejette en bloc des décennies de recherches, de consensus scientifiques et de méthodologies rigoureuses ? Pourquoi les arguments factuels, les démonstrations empiriques et les contre-exemples concrets butent-ils sur une forme de résistance cognitive, voire d’adhésion passionnée à des récits conspirationnistes ? La question n’est pas anodine. Elle révèle une crise de confiance profonde, où la rationalité semble céder le pas à des explications simplistes, souvent teintées de défiance envers les autorités ou de peur de l’inconnu.
C’est ce paradoxe qu’explore Astropierre, médiateur scientifique, dans ce thread.
La science a réponse à tout, alors pourquoi on ne l’écoute plus ?
[ Déni scientifique ]Aujourd'hui, je vous parle d'une grosse revue de recherches sur ce sujet. La question centrale est :"Qu’est-ce qui conduit certaines personnes à rejeter des preuves scientifiques solides, ou à se méfier de la méthode scientifique elle-même ?"🧪LONG thread ci-dessous 👇1/22
2/22Les auteurs commencent par clarifier certains points :Le déni scientifique y est défini comme "le rejet de preuves scientifiques bien établies ou de la méthode scientifique comme moyen fiable de produire des connaissances".
3/22Ils distinguent clairement le déni scientifique (rejet d’un consensus établi) et le scepticisme scientifique (légitime, l'examen critique prudent de nouvelles preuves)Le déni scientifique y est présenté comme un continuum et non une catégorie binaire (on peut être plus ou moins dans le déni)
4/22La plupart du temps, nous, les humains, cherchons sincèrement à comprendre le monde correctement, mais :- nous avons une capacité cognitive limitée.- nous utilisons des heuristiques (raccourcis mentaux).- nous sommes sensibles à la désinformation organisée.Sur ce dernier point :
5/22Les campagnes de désinformation exploitent tous ces biais, en présentant par ex. de faux experts et en donnant l'illusion de "débat" scientifique sous la forme d'un faux équilibre (expert vs. non-expert).L'objectif est ici de semer le doute même quand le consensus scientifique est fort.
6/22Mais la désinformation ne suffit pas à expliquer le déni scientifique.Un autre facteur-clé est psychologique, le "raisonnement motivé" :Nous interprétons les informations qui nous parviennent de manière à protéger ce qui compte pour nous, nos valeurs, nos croyances, notre vision du monde.
7/22On sélectionne, interprète ou retient surtout les informations qui confirment ce qu'on croit déjà, pour maintenir une cohérence interne.Quand une information scientifique les menace, nous pouvons, plus ou moins inconsciemment, la rejeter.
8/22Concernant le déni climatique, les auteurs notent qu'il est plus fréquent du côté conservateur de l'échiquier politique, notamment car les solutions proposées (régulation, redistribution, changements économiques) menacent le libre marché, le statu quo et/ou certaines hiérarchies sociales.
9/22Deux dimensions idéologiques sont particulièrement présentées dans ce papier :1) "l’orientation à la dominance sociale" (préférence pour les hiérarchies et les inégalités entre groupes) qui favorise la tolérance à l’injustice environnementale et le rejet des mesures égalitaires.
10/222) "l’autoritarisme de droite" caractérisé par la défense des traditions, la soumission à l'autorité et la punition des "déviants", favorisant la minimisation des risques climatiques, la méfiance envers les institutions ("élites") et menant à percevoir l'écologie comme menaçante.
11/22Toutefois, les auteurs soulignent que le déni de science n'est pas l’apanage exclusif d’un seul camp politique.De plus, les liens entre idéologie et déni scientifique varient selon les contextes culturels, appelant à des recherches comparatives au-delà des pays occidentaux.(suite) ⬇️
12/22Le populisme contemporain, notamment dans ses formes de droite radicale, se caractérise par une opposition entre "le peuple" et "les élites" (les scientifiques).Cette rhétorique alimente aunsi une défiance envers l’expertise scientifique & favorise l’adhésion aux théories du complot.
13/22Les auteurs font remarquer toutefois que toutes les formes de populisme ne rejettent pas forcément la science.Certaines valorisent les "vraies sciences" (empiristes) tout en rejetant les sciences sociales.Cette catégorisation mène à des conclusions tout aussi biaisées.
14/22Le déni scientifique peut aussi être vu comme une stratégie de compensation émotionnelle.Face à de grandes menaces (climatiques…) on peut minimiser le problème pour préserver un sentiment de sécurité ou d’espoir, en affirmant par exemple que les scientifiques exagèrent les risques.
15/22Le papier se penche ensuite (oui, il est dense) sur les recherches menées en particulier sur les jeunes, majoritairement préoccupés par le climat.Contrairement aux adultes qui ont plutôt tendance à défendent le statu quo, chez certains jeunes le déni semble lié à un sentiment d'impuissance.
16/22Sans grande surprise, l’influence des parents, des pairs et des enseignants joue également un rôle déterminant.Cette période de construction identitaire représente un moment-clé pour aider à renforcer l’esprit critique et l’engagement.
17/22Les conclusions de cette revue de littérature sur le déni scientifique sont multiples.Ce déni est complexe et multifactoriel.(Problème : selon les auteurs, il n'existe pas vraiment, aujourd'hui, d’outils standardisés pour le mesurer finement et précisément.)
18/22Les auteurs recommandent toutefois de considérer le déni scientifique comme un phénomène continu, variable et pas comme une chose binaire.Ils recommandent aussi de distinguer ses différentes manifestations et d’éviter de confondre rejet des preuves et opposition aux politiques publiques.
19/22En terme d'éducation, ils recommandent de continuer à enseigner comment fonctionne la science et la méthode scientifique, enseigner les techniques de désinformation pour former les citoyens à la reconnaître et développer les compétences rhétoriques et argumentatives pour mieux les combattre.
20/22En conclusion, le déni scientifique peut avoir différentes causes :- les biais cognitifs.- le raisonnement motivé lié à l’idéologie.- les réactions émotionnelles défensives.- des facteurs sociaux et identitaires.- le sentiment d’impuissance, notamment chez les jeunes.
21/22Bien que beaucoup de choses soient de mieux en mieux comprises sur le sujet, cette recherche est, bien sûr, toujours en développement.Comprendre comment et pourquoi certains rejettent la science est un travail essentiel pour préserver un espace public fondé sur des connaissances partagées.
22/22Enfin (et merci d'avoir lu jusqu'ici), voici la source.Le papier "Science Denial, A Narrative Review and Recommendations for Future Research and Practice" est disponible en téléchargement PDF ici : www.researchgate.net/publication/…

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