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“Black-out” de Flavie Flament, une amnésie traumatique ? Un expert de la mémoire nous répond

Par Ptolomus 26/05/2026

Peut-on vraiment expliquer le “black-out” de Flavie Flament par une amnésie traumatique ?

Flavie Flament affirme avoir subi un “black-out” après avoir bu un thé offert par Patrick Bruel. Sur le plateau de “C dans l’air”, une psychologue l’explique sans hésiter : amnésie traumatique. Le concept, popularisé en France notamment par Muriel Salmona, est aujourd’hui présenté comme une évidence dans le débat public. Mais que dit vraiment la science ? Nous avons posé la question à Oliver Dodier, chercheur spécialisé en psychologie cognitive et auteur de “La mémoire au tribunal”, publié aux éditions PUF en avril 2026.

“Le concept d’amnésie traumatique (ou dissociative) est très controversé. Il n’y a aucun consensus allant dans le sens d’une validité de ce phénomène.”

 

Qu’est-ce que l’amnésie traumatique ?

 

Twog : Le concept d’amnésie traumatique est omniprésent dans le débat public français dès qu’on parle de violences sexuelles, notamment à travers les travaux de Muriel Salmona. Elle défend l’idée qu’un choc traumatique peut effacer complètement les souvenirs d’une victime. C’est faux ?
 
Olivier Dodier : Le concept d’amnésie traumatique (ou dissociative) est très controversé. Il n’y a aucun consensus allant dans le sens d’une validité de ce phénomène, et le concept de trouble de stress post-traumatique (et les travaux associés) convergent vers l’idée qu’au contraire, les souvenirs traumatiques sont « trop » présents.
 

“Près de 70% des gens croient au refoulement, ou à l’amnésie dissociative.”

 

En effet, près de 70% des gens croient au refoulement, ou à l’amnésie dissociative (c’est peu ou prou la même chose), mais ce n’est pas en lien avec les données scientifiques. Des gens peuvent avoir l’impression d’avoir oublié pendant des années, mais c’est souvent sans lien avec un rôle causal du traumatisme sur l’oubli : faux souvenirs, rares mais possibles ; réinterprétation des faits avec le temps, amenant les gens à réaliser qu’en fait c’était un viol ou une agression sexuelle ; oubli que l’on s’est déjà souvenu ; amnésie infantile, phénomène selon lequel il n’est pas possible de se souvenir d’événements vécus avant l’âge de 2-3 ans, etc.). Je détaille tout cela dans “La mémoire au tribunal”, PUF, avril 2026.
 

Couverture de livre : "La mémoire au tribunal : Souvenirs, traumas et vérité judiciaire" d'Olivier Dodier
 

Le “black-out” de Flavie Flament

 

Twog : Dans l’affaire Patrick Bruel, une psychologue invitée sur “C dans l’air” a expliqué le “black-out” de Flavie Flament (après avoir bu un thé offert par le chanteur) uniquement par l’amnésie traumatique sans mentionner qu’elle aurait pu être droguée. N’est-ce pas dangereux ? Voici l’extrait :
 


 
Olivier Dodier : Dangereux, je ne sais pas, mais ce n’est pas vraiment éthique, dans la mesure où (1) l’amnésie dissociative est controversée sur le plan de sa validité scientifique, (2) il n’existe aucune raison de favoriser une hypothèse au-dessus d’une autre car les seules informations dont nous disposons sont les témoignages médiatiques des différentes parties. C’est bien trop insuffisant pour se prononcer sur quoi que ce soit.
 
 

“Cela interroge beaucoup sur la capacité des médias à faire appel à de vrais spécialistes.”

 

Twog : Cette même psychologue explique que lors d’un trauma, le souvenir “n’est pas encodé en mémoire à long terme”. Vous pointez une contradiction fondamentale.
 
Olivier Dodier : Elle raconte n’importe quoi et confirme notre étude de 2017 avec Mélany Payoux : “Connaissances et croyances des psychologues et psychiatres experts judiciaires concernant le fonctionnement de la mémoire des faits criminels“, que les psychologues ont des connaissances très médiocres sur le fonctionnement de la mémoire. Si un souvenir n’est “pas encodé dans la mémoire à long terme”, comment alors pourrait-il faire plus tard l’objet d’un souvenir qui revient ? Ce serait comme retrouver un objet dans une boîte alors que personne ne l’y a jamais déposé. Ça n’a strictement aucun sens.
Cela interroge beaucoup sur la capacité des médias à faire appel à de vrais spécialistes. L’amnésie est une affaire de mémoire ; les psychologues cliniciens ne sont pas des spécialistes de la mémoire.
Je ne vais pas cacher mon agacement face à ce genre d’intervention médiatique.
 

Twog : Cette psychologue termine son intervention en disant que l’amnésie traumatique concerne 40% des cas de psycho-trauma. Est-ce réellement le cas ?
 
Olivier Dodier : Ce chiffre des 40% sort d’un sondage réalisé par l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, où était demandé à des personnes ayant rapportés avoir subi des violences durant l’enfance, si elles avaient rencontré (ou non) différents symptômes, parmi lesquels se trouvait celui “d’amnésie(s)”, sans autre information. Le souci avec ce sondage est qu’il n’y a donc aucune corroboration, et que “amnésie” seul ne veut rien dire : s’agit-il d’une amnésie consécutive à un choc physique ? à un traumatisme psychologique ? S’agit-il d’une amnésie rétrograde (oubli des souvenirs précédents l’incident) ou antérograde (incapacité à créer de nouveaux souvenirs à partir de l’incident) ? On ne sait rien. On ne peut rien dire de ce chiffre. La méthode n’est pas de bonne qualité.
 

“[Les] données vont plus dans le sens d’une sur-présence des souvenirs traumatiques, moins dans le sens d’une amnésie.”

 

Twog : Que sait-on réellement de l’effet des traumatismes sur la mémoire ?
 

Olivier Dodier : Ce que l’on sait, c’est que le traumatisme peut entraîner une hyperactivation de l’amygdale (centre cérébral du traitement des émotions, du danger, etc.), et une hypoactivation de la zone plutôt préfrontale (centre cérébrale du contrôle cognitif, de l’inhibition), ce qui maximise les chances que les émotions négatives associées au traumatisme prennent beaucoup de plus de place et que l’on ait des difficultés à inhiber les souvenirs intrusifs. Ces données vont plus dans le sens d’une sur-présence des souvenirs traumatiques, moins dans le sens d’une amnésie.
 

L’amnésie traumatique au tribunal

 

Twog : Défendre les victimes avec des arguments scientifiquement fragiles tels que l’amnésie traumatique, c’est prendre le risque qu’un avocat de la défense les démolisse au tribunal. Est-ce un argument réellement exploité dans les affaires de violences sexuelles ?
 
Olivier Dodier : Oui, on le retrouve régulièrement dans des expertises psychologiques. Au-delà de la validité du phénomène, il y a un souci de taille qui apparaît quand on mobilise ce concept : il ne peut y avoir d’amnésie que de faits qui se sont réellement produits. L’expert psychologue viendrait donc apporter une preuve presque indiscutable de la véracité des faits. Ce n’est pas vraiment son rôle. Et comme il y a cette idée beaucoup retrouvée dans l’opinion publique que les souvenirs reviendraient sous une forme exacte et identique à l’événement, si le souvenir inclut l’identité de la personne qui a commis les faits, alors cela pourrait contrevenir à la présomption d’innocence.
 

Twog : Comment défendre correctement les victimes, peu nombreuses à se faire entendre et extrêmement minoritaires à obtenir une condamnation, si on supprime cet argument qui semble peser lourd auprès du grand public et de la justice ?
 
Olivier Dodier : Améliorer les pratiques d’accueil et de recueil de la parole. Faire des témoignages de meilleurs matériels de preuve, menant à des investigations plus complètes, donc peut-être moins de classements sans suite. Améliorer aussi les expertises psychologiques en faisant intervenir des experts-mémoire, pour apporter de vrais éclaircissements aux magistrats qui instruisent les enquêtes.
 

“L’explication est simple et, qui plus est, pas idiote en soi. Simplement elle ne résiste pas à l’examen des preuves.”

 

L’amnésie traumatique dans le débat public

 

Twog : Quand on cherche “mémoire traumatique” sur Internet, tout ce qu’on trouve semble confirmer le concept comme s’il était établi. Le concept est cité régulièrement dans des grands médias. Comment en est-on arrivés là ?
 
Olivier Dodier : Nous en sommes arrivés là car le refoulement est un concept très populaire depuis plus d’un siècle, et que les croyances ont tendance à être tenaces. L’explication est simple et, qui plus est, pas idiote en soi. Simplement elle ne résiste pas à l’examen des preuves. Mais bon, on a remboursé l’homéopathie pendant des années et 75% des français en consomment et s’y disent favorable, alors que c’est du sucre et du cœur de canard de barbarie sans aucun principe actif. Partant de là… C’est le jeu des croyances, et la difficulté des scientifiques est d’arriver à les contredire sans bousculer l’identité des individus les y plaçant au cœur.
 

Twog : Comment des spécialistes de la mémoire tels que vous parviennent-ils à se faire entendre dans le débat public ?
 
Olivier Dodier : C’est compliqué, je ne vais pas mentir. Après, je comprends aussi parfois que les journalistes doivent composer avec la disponibilité des gens, et globalement, on favorise les discours simples, un peu catégoriques. C’est plus facile. La science implique de la prudence, de savoir dire qu’on ne sait pas, de la nuance, etc. C’est un équilibre à trouver.
 

Pour en savoir plus sur les mécanismes psychologiques du trauma, vous pouvez écouter Olivier Dodier dans l’instructif podcast “Le militanpsy”, épisode “Peut-on oublier un traumatisme ?” et le suivre sur Linkedin : Olivier Dodier.
 

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